Il est des lieux où l’esprit peut parfois encore souffler, où transparaît l’indéfinissable : un air particulier, une végétation qui parle on ne sait comment, une roche dont la forme évoque un visage, une figure animale et même parfois des mots. D’autres fois ce sont des passages où le temps paraît s’arrêter. Une attirance toute particulière nous conduit vers ces endroits, sans doute par un besoin de contrebalancer le rythme trépident de notre vie moderne. Mais ce n’est certainement pas la seule raison. Ces sites sont aussi porteurs d’un regard collectif très ancien : légendes, histoires insensées, fabuleuses, lieux de culte ou lieux craints. Ce sera par exemple une petite source de montagne aux vertus curatives, le souvenir du passage d’une prêtresse celte ou bien encore la présence d’un ermite. Ces lieux empruntent des noms évocateurs : « Hexen », « Hasel », « Diable », « Fée » ou encore «Sorcière ». Tout bon chrétien devait les fuir puisqu’ils étaient aussi ceux qui les détournaient des églises. Mais ces véritables « temples végétaux », non domptés, que sont les forêts ont été aussi christianisés, non pas récupérés
mais réinvestis. Dans la continuité, derrière les vieux dieux germains ou celtiques, se sont « greffés » les saints catholiques, Michel, Odile, Léon ou Martin, dont les actes extraordinaires alimentent la culture régionale.
Cet important foyer de sites alsaciens et lorrains, certains très connus et fréquentés, d’autres plus secrets, aura été et reste encore le terrain privilégié de mes balades photographiques depuis vingt ans. Ces endroits ne s’abordent pas dans le bruit, ils s’apprivoisent dans le chuchotement et le respect.
Le murmure, son ou souffle à peine perceptible, est relié à la légende des géants. Des combats colossaux se déroulèrent dans les sommets. Géants du Taennchel, du Nideck, rochers Géants du Mont Sainte-Odile ou autres titans: ces êtres anciens et antédiluviens, désormais endormis, émettent parfois comme un écho de leurs vacarmes passés. C’est ceque j’appelle, dans une apparente contradiction, le murmure des géants : fragilité et puissance, paix et chaos, à l’image de ces rochers granitiques ou gréseux qui, du Nord au Sud, forment une présence dans le paysage, inquiétante ou bienveillante.
Les sources, les fontaines, les ruisseaux, les lacs, les végétaux et les arbres ainsi que les constructions humaines participent tous de ce même mouvement.
D’ailleurs chez Tolkien, le mot Ent désigne les vieux arbres et signifie aussi géant en vieil anglais.
Près de chez nous, dans ces sommets hauts, dans ces vallées douces, réside un pays ancien qui ne demande qu’à être révélé. Ce livre se veut plus qu’un recueil de photographies, il propose aussi un cheminement à travers des textes d’horizons et d’univers différents qui font échos, et réciproquement, aux images, comme un parcours visuel et méditatif.
Pierre Rich